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Entrepreneuses tunisiennes : elles bâtissent, souvent sans filet

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On commence souvent ce genre d’article par des chiffres. Tant de pourcent de femmes chefs d’entreprise, tel classement régional, telle étude internationale. Les chiffres sont utiles — on en parlera — mais ils ont tendance à aplatir des réalités qui méritent mieux que ça.

Commençons plutôt par une image : une femme de 34 ans, originaire de Kairouan, qui a lancé une unité de transformation de dattes avec trois employées et un prêt de la BTS, qui jongle entre les livraisons, les cahiers de ses enfants et les rendez-vous avec des acheteurs qui parfois ne la prennent pas au sérieux — jusqu’à ce qu’ils voient ses marges. Cette femme existe. Elle est des milliers.

La réalité chiffrée, quand même

La Tunisie se distingue dans la région sur plusieurs indicateurs liés aux droits des femmes et à leur participation économique. Le taux d’alphabétisation féminine est parmi les plus élevés d’Afrique du Nord. Les femmes représentent une part significative des diplômés de l’enseignement supérieur — et depuis longtemps, elles sont majoritaires dans certaines filières universitaires.

Pourtant, leur représentation dans l’entrepreneuriat reste en décalage avec ce potentiel. Selon les données disponibles, les femmes dirigent entre 15 et 20 % des entreprises formelles en Tunisie. C’est plus que dans beaucoup de pays de la région, mais c’est bien en-deçà de ce que le niveau d’éducation et les compétences disponibles laisseraient espérer.

L’écart entre potentiel et réalité, c’est exactement là que se trouve le problème à résoudre.

Les obstacles : ne pas les minimiser, ne pas s’y noyer

L’accès au financement — le mur le plus haut

C’est le obstacle numéro un, et il est documenté. Les femmes entrepreneurs ont statistiquement plus de mal à accéder au crédit bancaire que leurs homologues masculins. Les raisons sont multiples : moins de garanties immobilières (le patrimoine familial est souvent transmis aux hommes), des secteurs d’activité perçus comme moins “bankables”, et parfois, plus directement, des biais dans les décisions de crédit.

La microfinance a partiellement comblé ce vide — des institutions comme Enda Tamweel ont joué un rôle majeur dans le financement de milliers de microentreprises féminines. Mais la microfinance a des limites : elle finance la survie, rarement la croissance.

Pour les startups technologiques et innovantes, l’accès aux fonds de capital-risque reste particulièrement difficile pour les femmes — phénomène qui n’est pas propre à la Tunisie, mais qui y est amplifié par d’autres facteurs.

La double journée et le manque de structures d’appui

En Tunisie, la charge domestique repose encore majoritairement sur les femmes. Cela ne signifie pas que les hommes ne travaillent pas à la maison — les situations varient — mais statistiquement, le déséquilibre est réel. Pour une femme entrepreneur, cela peut représenter concrètement un temps disponible pour son projet inférieur à celui d’un homme dans une situation comparable.

S’y ajoute le manque de structures de garde abordables et accessibles, surtout dans les régions. Une mère de deux enfants en bas âge qui essaie de faire décoller une activité à Kasserine ou à Gafsa n’a pas les mêmes leviers qu’une entrepreneur basée à La Marsa avec un réseau et une crèche à deux rues.

Les normes sociales — le poids invisible

C’est le facteur le plus difficile à quantifier et peut-être le plus pesant. Dans certains milieux et certaines régions, une femme qui lance une entreprise est encore perçue comme faisant quelque chose d’inhabituel — pas nécessairement négatif, mais inhabituel. Cela peut se traduire par un soutien familial tiède, des clients qui prennent le temps de vérifier “s’il y a un mari derrière”, ou simplement une charge psychologique supplémentaire.

Ces normes bougent — lentement, inégalement selon les régions et les générations, mais elles bougent.

Les réussites, et il y en a

Il serait inexact et injuste de ne parler que d’obstacles. Des femmes entrepreneures tunisiennes font des choses remarquables, dans des secteurs variés.

Dans la tech et les services

Des profils de femmes fondatrices de startups tech tunisiennes existent et commencent à être visibles — dans la fintech, la medtech, l’ed-tech. Ces fondatrices naviguent dans un écosystème encore majoritairement masculin, mais elles y font leur place, et leur présence dans les panels, les jurys et les réseaux d’investissement grandit.

Dans l’artisanat et l’économie sociale

C’est peut-être là que le mouvement est le plus profond et le plus discret. Des femmes, souvent en milieu rural ou péri-urbain, ont transformé des savoir-faire transmis de génération en génération — poterie de Sejnane, tissage berbère, broderie, agriculture biologique — en activités économiques viables, parfois exportatrices. Avec internet et les plateformes de commerce en ligne, certaines ont trouvé des marchés qu’elles n’auraient jamais pu atteindre autrement.

Ce n’est pas de la petite économie sentimentale. C’est une résilience économique réelle, construite avec peu de moyens et beaucoup d’intelligence.

Dans le secteur de la santé et du bien-être

Médecins, pharmaciennes, kinésithérapeutes qui ouvrent des cliniques, des centres, des structures innovantes. Infirmières qui lancent des services à domicile pour une population vieillissante. Des femmes qui identifient des besoins de santé sous-couverts et construisent des solutions pour les adresser.

Ce qui change, ce qui reste à faire

Plusieurs initiatives ces dernières années ont cherché à améliorer la situation. Des programmes de l’ANETI et du CEPEX ciblent spécifiquement les femmes entrepreneurs. Des ONG, des fondations, des réseaux comme Women in Business ou Réseau Entreprendre Tunisie créent des espaces de mentorat et de financement alternatif. Le Startup Act, dans ses dispositions générales, bénéficie aussi aux femmes fondatrices.

Ce qui manque encore : des données désagrégées systématiques pour mesurer vraiment l’évolution, plus d’investisseuses dans les fonds (il y a une corrélation documentée entre la présence de femmes dans les équipes d’investissement et le financement de fondatrices), et des politiques publiques qui s’attaquent à la charge de garde plutôt que de laisser les femmes se débrouiller.

Il manque aussi, parfois, des modèles visibles. Des figures dont l’histoire est racontée — pas seulement dans des magazines spécialisés, mais dans les contenus mainstream, dans les lycées, dans les familles. La représentation n’est pas un luxe symbolique : c’est un facteur qui influe réellement sur les aspirations des générations suivantes.

Ce qu’on retient

Les femmes entrepreneures tunisiennes n’ont pas besoin qu’on les plaigne. Elles ont besoin de trois choses simples : de l’argent, du temps, et d’être prises au sérieux.

L’argent, c’est une question de financement — et de règles du jeu qui ne jouent pas systématiquement contre elles.

Le temps, c’est une question de partage plus équitable des responsabilités domestiques — et d’infrastructures publiques à la hauteur.

Être prises au sérieux, c’est une question de culture — qui change, mais qui a besoin d’être activement poussée.

Elles construisent. Le moins qu’on puisse faire, c’est de construire avec elles.


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